COUSINS, COUSINES, PAPILLONS ET MÉDUSES

 

 

 

Après avoir parlé de la lumière qui va si vite, et même plus vite que tout, du feu, de l’eau, de l’air, du temps évidemment – car de quoi parler d’autre ? –, de la vie qui nous anime et qui fait que le monde est le monde, du cheval et du chien qui nous entourent de si près, peut-être le moment serait-il venu de nous occuper de ce cœur battant du tout, de ce bien-aimé de l’être, de ce fléau de Dieu, de cette invention de génie à quoi rien ni personne ne peut être comparé : l’homme.

Il parait que l’homme sort du tout par la même porte que les singes. Ou par une porte voisine. Les singes, qui sont de la famille, sont pourtant beaucoup moins proches des hommes que les chiens, les chats, les chevaux, et même que les rossignols ou les perroquets, voire les poissons rouges, qui ne sont que des anus. C’est le cas ou jamais de répéter, à propos du tout, la formule de Napoléon III à l’ambassadeur de Russie qui lui remettait une lettre où le tsar, au lieu de l’appeler, selon la règle, « mon cher frère », le traitait, avec la dernière grossièreté, de « cher ami » : « Vous remercierez tout particulièrement votre maître d’avoir bien voulu m’accorder le beau titre d’ami à la place de celui de frère. Car on subit sa famille, mais on choisit ses amis. » Nous pourrions, bien entendu, consacrer ici plusieurs chapitres à ces messieurs de la famille : les singes. Avec les chimpanzés, qui nous seraient le plus proches, avec les gorilles, les orangs-outans, les gibbons, et tant d’autres, les singes tiennent dans le tout une place qui n’est pas négligeable. Ils pèlent des bananes, ils font des mines qui amusent et effraient les enfants, ils se cherchent des poux dans la tête, ils montrent leur derrière au public : ils donnent à l’homme une image dégradée et dérisoire de lui-même qui permettrait d’édifier, quelque part entre La Bruyère et Buffon, le génie en moins bien entendu, une sorte de galerie grimaçante, aux frontières du bestiaire et de l’anthropologie. Mais, pas plus qu’à un traité d’astrophysique ou de biologie, de chimie, d’histoire de l’art ou de mathématique, pas plus qu’à un ouvrage sur la métaphysique ou sur la religion, l’histoire du tout ne saurait se réduire à un manuel de zoologie. D’abord, bien sûr, à cause des limites de l’auteur, et de son ignorance.

Et aussi parce que cette histoire, faut-il le rappeler encore une fois, n’a d’ambitions que romanesques. C’est le Bildungsroman du tout, le récit imaginaire et sentimental de sa formation et de sa carrière que nous présentons à nos lecteurs. Les règnes, les types, les classes, les ordres, les familles, les genres et les espèces de la classification systématique, nous les laissons de côté au profit de vues cavalières et sans doute audacieuses sur l’aventure du tout.

Comme les primates dont nous descendons, les singes y jouent un grand rôle. Mais les papillons aussi, les bécassines, les castors, si amusants, les dauphins, très doués, au point que les états-majors, dit-on, les utilisent pour des missions très secrètes qu’on ne saurait confier aux diplomates ni aux militaires, les phoques, les ours blancs, qui dissimulent de leur patte le bout noir de leur nez qui risquerait de les faire repérer sur la blancheur de la neige, les pieuvres, si atroces, et les méduses, qui ne valent guère mieux et qui, violettes, marron clair, tigrées ou surtout blanches et presque transparentes, sont assez trompeuses et déplaisantes pour ressembler, dans l’eau, à des préservatifs de caoutchouc qui brûleraient ceux qui s’en servent.

Vous aimeriez, j’imagine, que je vous dise ici quelques mots sur les papillons, chers à Goethe, à Caillois, à Nabokov, à Jilnger, sur les couleurs de leurs ailes, sur les dessins qu’ils présentent et qui posent tant de problèmes aux naturalistes et aux philosophes. Résistons à la tentation. Ne nous posons pas de questions sur les fulgores porte-lanterne ni sur les ocelles qui prennent, Dieu sait pourquoi, sous nos yeux écarquillés, la forme étrange d’un crocodile. Allez plutôt à la campagne regarder la nature. Cueillez les fleurs, camarades, suivez de l’œil les papillons. Écoutez les ânes braire et les brebis bêler.

Contemplez le soleil en train de se coucher sur les champs de lavande ou de blé, sur la mer, sur le lac ou derrière les montagnes. La brève histoire du tout n’est qu’une introduction à la vie quotidienne. Les machines aussi peuvent l’illustrer, les voitures, les lave-linge, le téléphone, les feux rouges. Je conseille plutôt les guépards. Les gazelles. Les flamants roses de Camargue. Les papillons, bien sûr. Et l’homme.

Presque rien sur presque tout
titlepage.xhtml
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_000.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_001.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_002.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_003.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_004.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_005.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_006.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_007.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_008.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_009.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_010.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_011.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_012.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_013.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_014.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_015.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_016.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_017.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_018.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_019.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_020.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_021.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_022.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_023.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_024.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_025.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_026.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_027.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_028.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_029.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_030.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_031.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_032.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_033.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_034.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_035.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_036.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_037.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_038.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_039.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_040.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_041.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_042.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_043.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_044.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_045.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_046.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_047.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_048.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_049.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_050.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_051.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_052.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_053.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_054.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_055.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_056.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_057.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_058.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_059.htm
Presque rien sur presque tout - d'Ormesson,Jean_split_060.htm